Le Souffle entravé : accompagner la dépression par le Shiatsu – quelques réflexions issues de ma pratique (2e partie)
- Jean-Marc Weill

- 1 déc. 2025
- 9 min de lecture

Dans la première partie de cet article, j’ai insisté sur le fait que l’objectif de mes séances
n’était pas de soigner la maladie dépressive par le Shiatsu, mais bien d’accompagner les traitements prescrits, lorsque le corps médical le permettait.
Mon intention reste donc de transmettre les différentes approches qui m’ont semblé les plus efficaces, tout au long de ma pratique, dans cet accompagnement. Au risque de me répéter, je ne propose ni une méthode, ni un pur exposé théorique consultable dans d’excellents ouvrages, encore moins une liste de Tsubo « pousse-boutons » censés soigner ce trouble de l’humeur.
SOMMAIRE
Réflexions cliniques et limites de l'approche théorique
Je vous propose plutôt des réflexions et des pistes de travail, qui peuvent parfois sembler simplistes, mais qui m’ont souvent aidé à enclencher mon accompagnement. Quand je reçois un client en souffrance, j’écoute une personne qui vit un problème, et pas seulement un problème. Ce que cette personne vit au moment où on la reçoit peut faire voler en éclats toutes les pistes de travail sagement hiérarchisées par une psyché, par moments, encore trop cartésienne.
En début d'article, j’exposais que la maladie dépressive pouvait trouver son origine dans toutes les formes de stagnation du Ki. Je proposais de faire circuler le Ki stagnant en utilisant le système des Ben Shen et plus particulièrement la relation Hun-Shen, par exemple en utilisant les points Yu antiques. Cet exposé reste bien sûr toujours valide, mais parfois cela ne fonctionne pas comme la théorie le propose. C’est souvent le cas pour la maladie dépressive résistante.
En effet, je pense que les formes modérées à sévères de la dépression correspondent à des déséquilibres plus importants du Ki (la cause de stagnation est alors à un niveau plus profond que celle que l’on trouve dans le système classique des méridiens). Je considère alors que la structure même de l’être humain est atteinte.
Intervenir à un niveau profond grâce aux Huit Merveilleux Vaisseaux
L’utilisation des Huit Merveilleux Vaisseaux (MV) m’a permis, dans certains cas, d’intervenir à ce niveau profond de déséquilibre.
Au début de mon apprentissage du Shiatsu et de la médecine chinoise, il existait très peu d’enseignements sur les MV, même pour les acupuncteurs. Aujourd’hui, de nombreux enseignants et enseignantes de qualité abordent ce sujet en profondeur, et c’est une très bonne chose. Pour ma part, j’aimerais vous exposer la manière dont j’utilise les MV d’une façon moins conventionnelle que celle exposée dans les textes classiques en ce qui concerne le trouble dépressif.
Les Merveilleux Vaisseaux comme fondations de l'être humain
Tout au long de ma pratique, je me suis inspiré de la pensée de nombreux auteurs et praticiens de médecine orientale, et principalement de ceux qui proposent des lectures modernes des textes anciens. L’une de ces interprétations m’offre régulièrement un éclairage précieux dans mon accompagnement des maladies dépressives résistantes.
Les MV sont généralement décrits comme des réservoirs qui communiquent entre eux pour permettre au système des méridiens classiques de ne souffrir ni de l’inondation ni de la sécheresse du Ki. Je ne m’attarderai pas sur cette approche traditionnelle. Je préfère ici l’analogie qui compare les MV aux fondations, aux murs porteurs, aux chevrons et au faîte du toit d’une maison. Pour le sujet qui nous occupe, je retiens que les MV se constituent chronologiquement dans notre vie, comme la maison qui sort progressivement du sol. Si sa fondation, son ossature ne sont pas posées de manière optimale au bon moment, des fissures peuvent apparaître, parfois des décennies plus tard. Ces fêlures peuvent être les signes précurseurs de la maladie dépressive.
Les Merveilleux Vaisseaux primaires : quand un déséquilibre des ressources peut faire germer la maladie dépressive
Voici les repères conceptuels qui orientent certaines de mes séances : les MV primaires (Chong, Ren, Du), qui trouvent leurs racines dans le Rein, gouvernent nos ressources : celles qui nous sont transmises avant la naissance et celles qui se créent à partir de notre premier souffle, jusqu’à l’âge adulte.
Les vaisseaux secondaires (Wei et Qiao) sont des ramifications de certains méridiens classiques et/ou des MV primaires. Ils nous aident à choisir ce que nous voulons faire de ces ressources : comment les allouer, les transformer et les transmettre à notre tour.
Le Dai Mai traverse transversalement tous les autres vaisseaux et occupe une place particulière dans mon approche ; j’y reviendrai plus loin.
Il est manifeste qu’une maladie dépressive issue d’une mauvaise maturation des vaisseaux primaires, affectant la mise en réserve des ressources fondamentales, est bien plus profonde et grave que celle consécutive à un mauvais choix dans la répartition de ces ressources à l’aide des vaisseaux secondaires.
Voici les notions qui m’ont si souvent accompagné et questionné (et me questionnent toujours) pour déterminer sur quels MV travailler avec un client dépressif. Pour plus de clarté, j’y ai ajouté quelques exemples d’utilisation des MV, parmi bien d’autres possibles.
Le Chong Mai est le pont entre nous et nos générations passées ; ainsi, il relie notre patrimoine prénatal et postnatal. Il peut donner du sens à notre vie ou, au contraire, se transformer en chaîne entravant notre expansion. Un déséquilibre du Chong Mai engendre une tension existentielle profonde, accompagnée de questionnements parfois déstabilisants. Exemple : je travaille avec le Chong Mai quand je dois accompagner une dépression endogène, c’est-à-dire un client pour lequel la maladie dépressive semble récurrente dans sa lignée.
Le Ren Mai est le vaisseau du lien, l’archétype* de la Mère (selon la terminologie de Carl Gustav Jung). Il incarne l’amour inconditionnel et l’espace de sécurité où l’on peut toujours se réfugier au cours de nos jeunes années. S’il ne s’est pas suffisamment chargé durant l’enfance, il rend difficile l’établissement de liens stables et profonds avec les autres, favorisant ainsi une solitude douloureusement vécue ou la répétition de choix de liens nocifs pour nous-mêmes.
Exemple : c’est le Ren Mai que je choisis lorsque le client me dit avoir souffert d’un manque d’affection et d’amour au cours de son enfance.
Le Du Mai est le vaisseau de l’individuation (un autre concept cher à Jung). Il accompagne le processus de séparation de l’enfant et sa différenciation d’avec ses parents, représentant ainsi l’archétype* du Père. Il donne l’élan d’explorer le monde et la capacité d’en maîtriser l’espace. Le Du Mai accompagne également « la perte de l’innocence » : celle qui vient avec la prise de conscience que le monde peut être dur, cruel ou exigeant. Un manque d’énergie dans ce vaisseau conduit souvent à des comportements de retrait ou d’évitement du monde.
Exemple : je choisis le Du Mai quand le client décrit son enfance comme une période où, livré à lui-même, ses parents ne l’ont pas soutenu ni poussé à vivre ses rêves.
*Quand je parle de l’archétype de la Mère et du Père, je parle des personnes qui élèvent l’ enfant, quel qu’en soit le sexe. Une femme peut prendre le rôle de l’archétype du Père et, à l’inverse, un homme peut prendre le rôle de l’archétype de la Mère.
Les Merveilleux Vaisseaux secondaires : quand nos a priori et nos jugements d’adultes deviennent les ferments de la maladie dépressive
Voici les notions qui m’ont si souvent accompagné et questionné (et me questionnent toujours) pour déterminer sur quels MV travailler avec un client dépressif.
Les Wei Mai nous permettent d’utiliser les ressources du Chong Mai, du Ren Mai et du Du Mai avec la maturation de l’âge, le passage du temps et notre vieillissement : ils sont les vaisseaux des périodes de transition de notre vie. Ils nous apprennent à orienter nos ressources vers le lâcher-prise et le soin de soi, avec la prise de conscience que le temps nous est compté. Les Wei Mai sont souvent comparés à une étoffe créée sur un métier à tisser Jacquard : le tissu, ses motifs et ses images sont les créations du Yin Wei Mai, tandis que le mouvement du tisserand n’est possible qu’avec le Ki du Yang Wei Mai. Exemple : j’utilise les Wei Mai quand la maladie dépressive se déclenche avec le refus de vieillir, l’impossibilité de redéployer les ressources après des deuils (au sens large) et le refus, pour le client, de se projeter dans ses grandes transitions de vie.
Le Yin Wei Mai imprime en nous les événements qui ont transformé la substance et la structure de notre être au fil du temps. Quand le Yin Wei fonctionne de manière optimale, nous apprenons de nos expériences et pouvons progresser. Nous acceptons aussi le vieillissement de notre corps et le changement de notre image.
Le Yang Wei Mai nous donne la possibilité de décider avec quels moyens nous souhaitons explorer le monde. Il nous permet de nous appuyer sur les actions que nous avons déjà déployées pour façonner notre existence — celle que nous vivons aujourd’hui, ainsi que les prémices de celle à venir. Le Yang Wei Mai nous permet également d’avoir une vie sociale bénéfique à notre santé mentale et physique.
Les Qiao Mai gouvernent la manière dont nous utilisons nos ressources au moment présent. Ils gèrent notre positionnement dans la vie et notre mouvement dans l’espace à chaque instant (ce n’est pas pour rien qu’on les appelle « vaisseaux de la marche » plutôt que « vaisseaux du talon »). Ils nous offrent l’équilibre entre regard intérieur et exploration extérieure. Exemple : quand la maladie dépressive s’installe sur un terrain d’anxiété chronique, j’utilise les Qiao Mai.
Le Yin Qiao Mai nous permet d’étendre notre conscience et d’approfondir notre perception intérieure. Il nous offre la clarté du moment présent et l’harmonie avec nous-mêmes, aux moments clés de notre vie. Il est le vaisseau de « l’illumination intérieure ».
Le Yang Qiao Mai nous donne un regard panoramique sur le monde. Il gouverne le mouvement, notamment les muscles et les articulations qui nous permettent d’avancer. Il favorise notre engagement dans le monde, la vision juste de la réalité et la capacité à progresser pas à pas.
Le Dai Mai : mobilisation exceptionnelle des traumatismes enfouis
Enfin, le Dai Mai, en croisant les sept autres Merveilleux Vaisseaux, agit comme un tiroir où sont enfouis les traumatismes, les souvenirs douloureux, les interdits (dont Freud parle si souvent — « le Ça », le pôle pulsionnel de notre personnalité), ainsi que les problématiques non résolues qui menacent d’affaiblir le Jing.
Le Dai Mai éloigne le plus possible ces pensées du champ de la conscience, le Shen, car elles ne peuvent être pleinement ni conscientisées ni assimilées. Je n’utilise le Dai Mai que lorsque l’alliance avec le client est forte et après avoir échangé avec lui sur la force des émotions qui pourraient émerger. Il faut également que ce soit le juste moment car, par analogie, il ne sert à rien de secouer un arbre rempli de fruits si les fruits ne sont pas mûrs et prêts à tomber. L’utilisation du Dai Mai dans le but de faire émerger des problématiques enfouies est pour moi tout à fait exceptionnelle et strictement réfléchie dans ma pratique.
Conséquences pratiques et questionnements éthiques
Bien sûr, ces brèves explications mériteraient plus de développement et d’explications, mais cela serait trop long pour un tel article.
Il ne m’est pas non plus possible d’expliciter ici mes modalités pratiques d’utilisation des MV (avec les différents Tsubo clés et couplés, ainsi que les méridiens classiques que j’associe à ce travail), mais vous pouvez bien évidemment utiliser la méthode que vous avez apprise et que vous utilisez déjà. Dans ma pratique, au cours d’une séance classique, je peux travailler sur les Tsubo des MV, par exemple ceux du Ren Mai et du Du Mai. Mais lorsque je souhaite mettre en mouvement l’énergie de ces vaisseaux à travers leurs Tsubo clés (ou Tsubo d’ouverture) et leurs Tsubo couplés, il s’agit alors d’un travail de mobilisation plus conscient et plus ciblé sur la structure énergétique profonde, que j’entreprends lorsque le système des méridiens classiques ne suffit plus à faire circuler le Ki en profondeur.
Cette approche de traitement par les MV reste très axée sur un raisonnement qui peut sembler, au premier abord, peu oriental ; de plus, elle peut paraître trop théorique, mais c’est pourtant sur cette base que je construis certaines de mes séances, sans que cela soit exclusif d’autres possibilités de travail.
Je rappelle qu’isoler un symptôme d’un tableau pathologique n’est pas une véritable démarche de l’approche orientale ancestrale. Il convient évidemment de considérer tous les autres signes et symptômes, ainsi que de pratiquer le Setsu Shin, avant de choisir sur quel MV travailler.
Je souhaite insister sur le fait que je ne recours aux MV que dans les situations où le travail sur le système classique des méridiens n’avance pas ou plus. Je me suis toujours interrogé sur le moment opportun et sur la pertinence du passage à cette étape suivante. Il m’est même arrivé d’y renoncer, notamment lorsque l’alliance thérapeutique avec mon client n’était pas encore suffisamment établie. Travailler sur les MV, c’est toucher à la structure même du vivant. En agissant sur une brique de cette structure, ne risque-t-on pas de modifier l’équilibre de l’ensemble, au point de bouleverser un équilibre déjà fragile ?
Annonce de la troisième partie
La dernière partie de cet article sera consacrée à la pensée de Maître Shizuto Masunaga, dont la portée théorique et pratique est, à mes yeux, incontournable dans le traitement de la maladie dépressive.
(A suivre)



Je trouve que cet article est très clair, simple et profond. Il contient des propositions pertinentes que je rejoins pleinement. À placer en haut de la pile des réflexions à avoir sur sa pratique au-delà de la dépression. Merci