Shiatsu et mémoire du corps : entre les traces de notre vie et les échos des générations passées
- Mylene Pierrard

- 28 avr.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Pourquoi certaines tensions semblent-elles résister à toute explication structurelle ou énergétique selon la Médecine Traditionnelle Chinoise ? Pourquoi, malgré un travail régulier, certains méridiens reprennent-ils leur état initial ? Pourquoi certaines réactions corporelles semblent-elles dépasser l’histoire immédiate du receveur ?
Le praticien observe parfois des zones réactives, des schémas persistants ou des réponses émotionnelles inattendues, sans qu’une cause clairement identifiable apparaisse. La notion de mémoire du corps offre une piste de réflexion féconde : elle invite à considérer le corps non seulement comme une structure anatomique, mais comme un espace d’inscription des expériences vécues, conscientes ou inconscientes, mêlant émotions, vécu psychique et adaptations corporelles.
Le Shiatsu propose, à travers le toucher et sa lecture des méridiens, un cadre pour accompagner ce qui se manifeste, sans imposer d’histoire au receveur.
Dans cette perspective, cet enseignement invite à une approche du Shiatsu visant à affiner l’observation et à développer une écoute nuancée de la mémoire du corps, perçue comme un espace où peuvent se déposer expériences personnelles et émotionnelles, vécus traumatiques, ainsi que des influences familiales ou transgénérationnelles, tout en laissant à chacun sa singularité.
Le corps comme espace de mémoire
Au-delà du récit conscient
La mémoire corporelle ne se limite pas aux souvenirs ou aux images. Une grande partie de l’expérience humaine s’inscrit directement dans le corps, au travers des postures, des tensions, des réflexes, de la respiration ou encore des habitudes de mouvement. Avec le temps peuvent apparaître des déséquilibres, des douleurs et parfois, les maladies. Ces manifestations ne sont pas liées à un souvenir identifiable, mais portent les séquelles des ajustements que le corps a adopté pour faire face au stress, aux émotions et aux expériences traversées et répétées.
Le corps conserve ces expériences et ajustements, superposant des strates invisibles qui façonnent sa manière de réagir, souvent indépendamment de la conscience immédiate, de la chronologie et de la logique de la vie du patient. Le corps peut-il donc agir comme une archive vivante de l’histoire personnelle et familiale ?
Au-delà du corps physique : la lecture en MTC
Dans la Médecine Traditionnelle Chinoise, corps et psyché sont indissociables. Les émotions, qu’elles soient passagères ou profondément ancrées, influencent le Cœur et l’ensemble de l’être, modifiant tour à tour, l’équilibre corporel, le souffle et la circulation du Qi. De la même manière, l’état du corps lui-même peut faire émerger des sensations, des ressentis ou des états émotionnels, témoignant d’une interaction permanente dans le cycle corps/énergie/esprit.
La notion de San Bao (Trois Trésors) vient ainsi s’inscrire dans cette étude avec :
Jing : l’Essence,
Shen : l’Esprit logé dans le Cœur,
Qi : l’énergie vitale, le souffle.
Le rôle du toucher et du ressenti
Au cœur du Shiatsu, le praticien veille à l’équilibre et à l’homéostasie du corps. Le toucher devient un moyen d’accès à la mémoire corporelle et à l’expression des émotions. Le thérapeute cultive une écoute plus présente et sensible du corps à travers les variations de densité, de tonus, de chaleur, de souplesse, de rebond et de réactivité des tissus et de la peau qu’il ressent. À travers ce contact, il perçoit des zones de stagnation, de vide ou d’excès, esquissant l’organisation silencieuse du corps.
Ces perceptions ne constituent pas un diagnostic psychologique, mais une lecture sensible de l’équilibre global, permettant de soutenir la circulation harmonieuse du Qi. Cependant, certaines manifestations semblent dépasser l’histoire immédiate du receveur, portant l’empreinte d’expériences émotionnelles, anciennes ou encore héritées, indépendantes de la chronologie consciente du vécu.
Les méridiens, voies de circulation et de mémoire
Circulation du Qi et expression du vécu
Selon la Médecine Traditionnelle Chinoise, le Qi circule dans le corps au travers des méridiens, reliant les fonctions physiologiques, les états émotionnels et l’équilibre général de l’être. La circulation harmonieuse favorise la capacité d’adaptation aux modifications internes et externes. À l’inverse, tensions, stagnations ou zones d’excès peuvent refléter des modes d’adaptation installés, parfois liés à des expériences prolongées ou à des déséquilibres persistants.
Les méridiens deviennent ainsi des voies d’expression du vécu, offrant au praticien un langage corporel complémentaire à la parole. Cette mémoire profonde est bien évidement étroitement liée aux Reins, qui conservent le Jing, l’Essence, représentant la vitalité, l’héritage et le potentiel fondamental de l’individu.
Les aspects du Shen et l’organisation psycho-corporelle
Les entités viscérales participent elles aussi intimement à cette dynamique. En effet, en médecine orientale, l’organe ne se limite pas à une seule fonction. L’ensemble de la vie psychique est réparti entre plusieurs aspects de l’esprit, appelés Shen, chacun étant relié à un organe.
Pour rappel, en voici les lieux d’expressions :
Cœur : conscience, présence, équilibre psychique et expression des émotions,
Rate : pensée, mémoire, assimilation des expériences et des émotions,
Foie: mouvement émotionnel, capacité d’adaptation, expression de la colère ou frustration,
Poumons : rapport au vécu, lâcher-prise, tristesse, élaboration des ressentis,
Reins: Jing, Essence, héritage, vitalité et mémoire profonde.
Ces organes liés aux aspects du Shen, à la dimension psychique de l’être, permettent de comprendre la résonance entre corps et psyché. Cette approche montre ainsi que les émotions, corps et histoire sont indissociables, et qu’ainsi nous pouvons les superposer à Qi, Shen et Jing.
Empreintes visibles et invisibles : traumas vs transgénérationnel
Au cœur du choc : le trauma et la mémoire du corps
Dans la vision occidentale, le trauma, du grec τραῦμα, signifiant « blessure », désigne une atteinte portée au réel, qu’elle soit physique ou psychique. Il peut s’agir d’une blessure corporelle, d’un choc émotionnel intense ou d’un événement brutal et inattendu. Le traumatisme correspond aux conséquences de cet impact sur l’organisme : il peut se manifester à distance de l’événement par des tensions corporelles, des réactions réflexes, des douleurs, des vécus émotionnels intenses, etc.
Lorsqu’un psychotraumatisme survient, le corps met en place des mécanismes de survie et d’adaptation afin de se protéger. Les réponses physiologiques, telles que la qualité de la respiration, de la posture ou la circulation de l’énergie, conservent la trace de ce vécu, même lorsque le souvenir devient altéré, fragmenté ou inaccessible. Ainsi, le corps peut être considéré comme un support de mémoire, inscrivant l’expérience dans sa structure, ses mouvements et son énergie.
Les apports de l’épigénétique permettent d’éclairer cette mémoire corporelle sous un angle biologique. Ils s’inscrivent dans une compréhension plus globale du vivant, où l’organisme est influencé par son environnement et son vécu, sans modification de la structure de l’ADN, tout en laissant des traces durables dans son fonctionnement. Certaines résonances, notamment traumatiques, peuvent ainsi influencer l’expression des gènes et participer à l’adaptation du corps.
A travers la lecture de la Médecine Traditionnelle Chinoise, ces processus peuvent être mis en résonance avec la circulation du Qi et l’équilibre global de l’organisme. Les Cinq Éléments, ainsi que leurs correspondances avec les organes, permettent de comprendre ces dynamiques. Ces éléments entretiennent entre eux des relations d’interdépendance, des cycles d’engendrement et de contrôle, assurant ainsi l’équilibre du système vivant.
Dès lors, une question se pose : comment et pourquoi le corps conserve-t-il ces informations, et sous quelles formes et manifestations s’inscrivent-elles dans sa structure et la circulation du Qi ?
Cette réflexion ouvre à une compréhension plus large du vivant et du corps comme espace de mémoire. Elle prépare ainsi à explorer les dimensions de l’accompagnement en lien avec les influences familiales et ancestrales, regroupées sous le terme dit de processus transgénérationnels.
Les traces de l’héritage silencieux
Le transgénérationnel renvoie à l’ensemble des influences qui traversent les générations : habitudes, valeurs, modes relationnels, stratégies d’adaptation, de protection ou de défense, ainsi que la constitution de base de l’individu. À cela s’ajoutent l’éducation et la culture, qui s’entrelacent au vécu personnel et participent à la manière dont chacun expérimente son histoire.
Dans cette perspective, le vécu individuel ne peut pas toujours être séparé du contexte familial. Certaines approches en psychogénéalogie et en clinique contemporaine suggèrent que des événements marquants, lorsqu’ils n’ont pas été élaborés dans une lignée, peuvent continuer à influencer les générations suivantes. Il peut ainsi apparaître des répétitions au sein des familles : situations similaires, événements récurrents ou dates significatives qui semblent se rejouer, interrogeant la notion de mémoire familiale et de transmission de schémas au-delà de la conscience individuelle.
Du point de vue de la Médecine Traditionnelle Chinoise, ces transmissions peuvent être mises en lien avec la distinction entre le Jing inné et le Jing acquis. Le Jing inné correspond à l’Essence transmise à la naissance, porteuse du potentiel vital initial, tandis que le Jing acquis se construit progressivement chez l’être humain à travers l’alimentation, l’environnement et le mode de vie. Ces deux dimensions interagissent en permanence et participent à l’équilibre global de l’énergie vitale. Dans cette dynamique, les transmissions transgénérationnelles peuvent être envisagées comme s’intégrant naturellement au mouvement de la vie influençant la manière dont l’individu développe son Jing acquis et organise sa relation au vivant à travers son environnement familial et ses apprentissages silencieux. Elles peuvent ainsi se traduire par des rythmes corporels spécifiques, des boucles comportementales ou des modes de réaction hérités.
Le corps palimpseste : mémoire vivante ou ADN immatériel
Ces transmissions ne relèvent pas nécessairement d’une mémoire consciente, mais prennent la forme d’inscriptions diffuses dans la vie d’un individu, susceptibles d’émerger dans le corps, à tout moment à travers les émotions, les évènements ou étapes de sa vie, etc. Le corps devient alors un espace d’expression de l’histoire familiale, dépassant l’expérience strictement individuelle pour refléter des influences plus larges.
Lorsqu’ils s’incarnent, ces mouvements peuvent apparaître sous forme de tensions persistantes, de douleurs chroniques, de fragilités particulières ou de déséquilibres fonctionnels, parfois en lien avec des vulnérabilités constitutionnelles, comme le suggèrent l’épigénétique et la Médecine Traditionnelle Chinoise. Ainsi, sans chercher à figer une interprétation, leur observation invite à une lecture à la fois rigoureuse et sensible, où le corps laisse entrevoir, avec discrétion (ou non), les échos d’une mémoire plus ancienne.
On peut ainsi évoquer, de manière métaphorique, une forme d’« ADN immatériel » : une mémoire vivante du corps influençant sa manière d’être, d’agir ou de ré-agir, ainsi que la qualité de la circulation du Qi.
Une posture de présence : entendre le corps dans son histoire vivante
Dans ce cadre il devient pertinent de considérer ces influences non pas uniquement comme des symptômes isolés ou associés, mais comme les expressions d’un récit plus large qui se déploie dans le temps.
L’exploration de la mémoire corporelle demande d’affiner la perception et l’écoute, pour percevoir et distinguer ces différentes strates corporelles liées à cette mémoire du corps. L’objectif n’est pas de proposer des hypothèses ou des interprétations mais de laisser le corps révéler son propre rythme et ses transformations.
En s’appuyant sur la Médecine Traditionnelle Chinoise et son observation, cette lecture attentive et neutre permet au praticien de Shiatsu de comprendre certaines réactions corporelles, anatomiques, physiologiques et émotionnelles, récurrentes chez le patient. Il ne s’agit plus seulement d’identifier ou repérer les symptômes habituels, mais d’appréhender leur inscription, leur cohérence et leurs liens afin d’enrichir la sensibilité au toucher dans ce type de lecture. Elle invite à observer avec discernement, respect et ouverture, en reconnaissant la complexité de ces manifestations.
Conclusion
Au travers de cette approche, le corps peut être compris comme un révélateur, permettant une lecture continue de l’être. Cette lecture ouvre la possibilité de considérer le corps comme une mémoire vivante, où s’inscrivent expériences, traces traumatiques et empreintes familiales. Le Shiatsu offre un cadre privilégié pour percevoir ces expressions grâce au toucher, à l’écoute et à son travail subtil sur la régulation énergétique. Il invite le praticien à élargir son regard, sans enfermer le corps dans une explication unique.
Une dimension où la circulation du Qi se déploie librement, où passé et présent, vécu individuel ou collectif s’entrelacent sans frontières. Un espace où le corps, la mémoire et la psyché ne s’opposent plus, mais se rejoignent, se répondent et s’éclairent mutuellement. Et dans cet entre-deux, un espace où le vivant conserve sa capacité d’évolution.




Commentaires