Transmettre le shiatsu à Madagascar : entretien avec Jean Smith
- Thomas Spruyt

- il y a 1 jour
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Pendant plusieurs années, Jean Smith a vécu et enseigné à Madagascar. Une expérience qui l'a conduit à repenser la transmission, le rapport au corps et même sa propre pratique. Dans cet entretien, il revient sur les défis rencontrés, les rencontres marquantes et les enseignements tirés de cette aventure humaine.
Jean sera présent cet été à l'université pour nous raconter cette expérience.

Comment votre projet de transmission du shiatsu à Madagascar a-t-il commencé ?
Au départ, j'ai commencé très simplement avec quelques personnes. Rapidement, j'ai rencontré le Père Pedro, qui est une figure extrêmement importante à Madagascar. Son travail auprès des populations les plus défavorisées est considérable : il a construit des écoles, des universités et accompagné des dizaines de milliers de personnes.
Nous avons alors réfléchi à la manière de former des personnes capables de transmettre à leur tour. L'idée était de créer quelque chose de durable. Mais très vite, j'ai découvert que la réalité du terrain était beaucoup plus complexe que ce que j'avais imaginé.
J'ai ensuite rencontré d'autres groupes, notamment des enseignants de tai-chi qui possédaient déjà une culture du corps et de l'énergie. C'est avec eux que les premières formations ont réellement commencé à prendre forme.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Je crois que la principale difficulté a été de vouloir appliquer des modèles de fonctionnement que nous connaissons en Europe à une réalité totalement différente.
« Il y a des endroits où l’on ne peut rien prévoir. »
À Madagascar, beaucoup de choses peuvent changer très rapidement. Les projets avancent, puis s'arrêtent parfois brutalement. Les personnes changent de région, les conditions de vie évoluent, des événements imprévus surviennent.
Avec le temps, j'ai compris quelque chose d'essentiel :
« C’est la permanence de l’impermanence. »
Pour quelqu'un qui aime organiser, prévoir et construire sur le long terme, c'est une véritable école d'adaptation.
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans la culture malgache ?
Le rapport au temps, à la vie et aux événements.
Nous vivons dans une société où nous anticipons constamment. Nous préparons l'avenir, nous faisons des plans, nous organisons notre quotidien. À Madagascar, beaucoup de personnes vivent davantage dans l'immédiateté parce que leur réalité l'impose.
Cette manière d'être au monde change profondément la relation aux événements, aux difficultés et même à la mort.
Les gens sont souvent beaucoup plus proches de la nature et des réalités fondamentales de l'existence.
Le rapport au corps est-il différent ?
Oui, profondément.
« Le rapport au corps est culturel. »
Madagascar est composé de nombreuses ethnies, avec des histoires et des influences différentes. Le rapport au toucher, au corps et aux émotions n'est pas le même partout.
J'ai observé que certaines personnes vivent des conditions très difficiles depuis leur enfance. Cela laisse des traces dans le corps. On rencontre parfois des corps extrêmement résistants, très solides, mais aussi marqués par les épreuves de la vie.
En même temps, il existe souvent une proximité avec le corps beaucoup plus naturelle que dans nos sociétés occidentales.
« On est moins dans la tête là-bas. »
Comment les élèves ont-ils accueilli le shiatsu et les concepts issus de la pensée orientale ?
C'est quelque chose qui m'a beaucoup surpris.
Je m'attendais à devoir expliquer longuement certaines notions, mais ce n'était pas toujours nécessaire.
Les concepts liés à la relation entre le ciel et la terre, à l'équilibre ou à la circulation de l'énergie trouvent des résonances naturelles dans certaines traditions malgaches.
Je ne dis pas que c'est identique au taoïsme ou à la médecine orientale, mais il existe des ponts culturels qui facilitent parfois la compréhension.
Certaines notions sont intégrées de manière beaucoup plus intuitive que chez nous.
Avez-vous constaté des différences dans les problématiques rencontrées par les personnes ?
Oui, forcément.
Les conditions de vie influencent profondément les besoins et les préoccupations des personnes.
Les réalités économiques sont parfois difficiles. Les responsabilités familiales sont très importantes. Beaucoup de personnes portent des charges considérables dès leur plus jeune âge.
J'ai rencontré des hommes et des femmes qui devaient faire face à des situations extrêmement exigeantes tout en continuant à soutenir leur famille.
Cela influence naturellement la manière dont les émotions sont vécues, exprimées ou retenues.
Cette expérience a-t-elle transformé votre regard sur le shiatsu ?
Oui, profondément.
Lorsque je suis parti, je pensais transmettre quelque chose.
En réalité, j'ai énormément appris.
J'ai compris que la transmission ne consiste pas seulement à transmettre un savoir ou une technique. Elle demande d'écouter, d'observer et de comprendre le contexte dans lequel vivent les personnes.
Cette expérience m'a également amené à questionner certaines habitudes occidentales.
Avant mon départ, j'avais parfois le sentiment que beaucoup de personnes cherchaient surtout des formations pratiques, rapides ou faciles d'accès. À Madagascar, j'ai rencontré des personnes confrontées à des réalités beaucoup plus fondamentales.
Cela remet beaucoup de choses en perspective.
Et surtout, cela m'a appris une forme d'humilité.
« On ne maîtrise pas grand-chose. »
Que retenez-vous aujourd'hui de cette aventure ?
Je retiens avant tout les rencontres.
Je retiens aussi l'idée que la transmission est un échange. Bien sûr, on transmet un enseignement. Mais on reçoit également beaucoup de ceux que l'on rencontre.
Madagascar m'a appris à m'adapter davantage, à accepter l'incertitude et à faire confiance à ce qui se présente.
C'est probablement l'un des plus beaux enseignements que j'ai reçus.




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