Shiatsu et libération somato-émotionnelle post-traumatique : regards croisés entre tradition orientale, étude des fascias et mouvement crânio-sacré

Introduction
Depuis plus de vingt ans, une question accompagne ma pratique thérapeutique. Au fil des années de travail, jʼai observé, comme de nombreux praticiens de shiatsu, que le toucher prodigué à une personne en situation post-traumatique peut, au-delà de lʼincidence sur son état physique, avoir des effets sur son état émotionnel ou psychique. Comment peut-on expliquer ces effets qui dépassent largement le simple relâchement musculaire ?
Cette interrogation est née après ma formation de kinésithérapeute et a guidé une grande partie de mon parcours professionnel. Elle m'a conduite à étudier le shiatsu, les approches myofasciales, la thérapie crânio-sacrée ainsi que, plus récemment, la théorie Polyvagual et les avancées des recherches contemporaines en anatomo-physiologie.
Il est fascinant de constater que certaines séances produisent des effets tels que lʼatténuation de douleurs anciennes lʼémergence spontanée dʼémotions, lʼapprofondissement de la respiration, un sentiment de sécurité qui augmente ou encore une sensation globale de réorganisation intérieure.
En occident on appelle cette réorganisation la « libération somato-émotionnelle ».
Au regard de la tradition orientale et de la recherche occidentale contemporaine, ces observations soulèvent une question fondamentale : quels mécanismes physiologiques pourraient contribuer à expliquer ces phénomènes ?
Nous verrons dans cet article que les connaissances actuelles concernant le système nerveux autonome, les fascias, lʼanatomo-physiologie, la régulation du stress et les mouvements subtils crânio-sacré permettent aujourd'hui d'explorer cette question sous un angle nouveau.
L'objectif ici n'est pas de démontrer scientifiquement les concepts traditionnels du shiatsu, mais d'examiner les convergences possibles entre les modèles orientaux du corps-énergie-esprit et les données issues de la recherche occidentale contemporaine.
L'approche Corps-Esprit : une vision en évolution
Dans la pensée médicale occidentale moderne, le corps et l'esprit sont étudiés comme deux domaines distincts. Les pathologies impliquant simultanément des dimensions physiques et psychologiques ̶ stress chronique, burn-out, douleurs persistantes, troubles fonctionnels, traumatismes, etc. ̶ nécessitent généralement une prise en charge multidisciplinaire faisant intervenir différents professionnels de la santé.
Les traditions médicales orientales quant à elles, considèrent depuis plusieurs millénaires que les manifestations physiques, émotionnelles et mentales constituent différentes expressions d'un même système vivant. Cette approche, souvent désignée sous le terme de lʼentité « Corps-Esprit », ne sépare pas les dimensions biologiques, émotionnelles et énergétiques de l'expérience humaine.
En shiatsu, cette unité fonctionnelle Corps-Esprit est observée à travers la circulation du Ki : lʼénergie vitale qui décrit les dynamiques d'équilibre et de déséquilibre au sein de l'organisme.
Grâce aux nouvelles recherches, nous découvrons aujourdʼhui une dimension supplémentaire à ces explications qui réunit lʼapproche plus analytique du monde occidental et lʼapproche plus globale du monde oriental. Plusieurs découvertes récentes nous invitent en effet à réexaminer les liens entre le corps et lʼesprit.
Le toucher du shiatsuki : un mode de communication subtil
Parmi les avancées majeures de ces dernières années, figure la théorie Polyvagual développée par Stephen Porges.
Selon cette théorie, notre système nerveux évalue en permanence l'environnement afin de
déterminer si celui-ci est sécurisant ou menaçant. Cette évaluation automatique et inconsciente quʼil appelle « neuroception » influence directement notre état physiologique.
Les recherches de Stephen Porges démontrent que l'organisme, lorsquʼil perçoit la sécurité au niveau cérébral et corporel, met les fonctions immunitaires et les fonctions de récupération, de réparation et de régulation en priorité. À l'inverse, lorsqu'un danger est détecté, les mécanismes de survie mobilisent les réponses de fuite, de lutte ou d'immobilisation.
Ces effets, qui font suite à la « corégulation » dans un corps qui se sent en sécurité apportent un éclairage intéressant sur une réalité bien connue des praticiens. Ils mettent lʼemphase sur la qualité de la relation établie par le praticien avec son receveur et le rôle essentiel dans sa capacité de se trouver dans un état de sécurité psychique et physiologique.
Les shiatsuki lʼexpérimentent régulièrement : la qualité de présence du praticien dans son hara est essentielle. De cette manière, il peut se connecter à son être authentique et sa paix intérieure. Plus cet état est paisible, ancré dans un profond sentiment de sécurité intérieure, plus sa qualité de présence, d'écoute et d'attention sera bénéfique dans la relation de soin avec son receveur.
Du côté du receveur, la réflexion est la même : lorsquʼil se sent accueilli, respecté et en confiance, son système nerveux central et autonome entérique (émotionnel) peut progressivement quitter les états de vigilance excessifs ou de protection. Une fois ce sentiment de sécurité activé, il pourra retrouver davantage de mobilité et de capacité d'autorégulation.
Dans cette perspective, le toucher constitue une forme de communication subtile entre deux systèmes, une véritable connexion entre le hara du donneur et celui du receveur. La qualité de présence dans son hara du praticien prend alors toute son importance.
Cette vision rejoint profondément l'esprit du shiatsu traditionnel, dans lequel l'intention, l'écoute et la qualité du contact font partie intégrante du soin.
Les fascias : un réseau sensoriel à l'échelle du corps entier
L'étude des fascias constitue aujourd'hui l'un des domaines les plus dynamiques de la recherche anatomique et physiologique.
On sait aujourdʼhui que les fascias forment une toile qui enveloppe et relie chaque muscle, os, articulations, nerfs, vaisseau et organe du corps. Ils constituent un immense filet protecteur composé de fibres de collagène : cette protéine ultra-résistante et flexible qui donne au corps sa structure, sa souplesse et sa mémoire de forme.
Quʼil soit profond, superficiel, épais ou ultra-fin, le fascia constitue une toile à ce point
interconnectée que plusieurs auteurs, tels que Jean-Claude Gimberteau et Carla Stecco, nʼhésitent pas à en parler comme un organe en soi :
« un organe qui nʼa pas de forme mais qui est présent dans tout le corps ».
Les travaux de Carla Stecco et d'autres chercheurs ont montré que les fascias sont richement innervés et possèdent de nombreux récepteurs sensoriels impliqués dans différents phénomènes dans le corps :
la perception du mouvement, qui nous informe sur les déplacements du corps ;
la proprioception, qui nous permet de sentir notre posture et la position de nos membres ;
la nociception, qui détecte les agressions et participe à la perception de la douleur ;
l'interoception, qui nous renseigne sur l'état interne du corps et joue un rôle essentiel dans la régulation émotionnelle, la conscience corporelle et l'adaptation au stress.
Ainsi, le tissu fascial ne peut plus être considéré comme un tissu passif. Il constitue un acteur majeur de la perception corporelle et de l'organisation du mouvement.
Traumatisme, stress chronique et mémoire tensionnelle dans la toile fasciale
Le traumatisme peut être défini comme l'impact durable d'un événement que l'organisme n'a pas pu intégrer ou réguler de manière satisfaisante.
Il est important de comprendre quʼà la suite dʼun traumatisme, le fascia perd localement sa mobilité et cela impacte la mobilité dʼautres fascias avec lesquels il est en communication. Lorsque le remodelage des fascias devient chronique, il peut s'accompagner d'une réorganisation accrue du collagène, dʼune diminution du glissement entre les couches et dʼune augmentation de la rigidité dans une chaine myofasciale.

À ce sujet, Paolo Tozzi décrit le concept de « mémoire tensionnelle », selon lequel les lignes de tension imposées aux tissus influencent durablement l'organisation du collagène et des structures fasciales. La toile fasciale étant totalement interconnectée, cela peut expliquer des réactions suite à un traumatisme dans des zones à lʼautre bout du corps.
Les recherches sur le stress chronique de Bruce Mc Ewen montrent que celui-ci entraîne des modifications durables du système nerveux, du système endocrinien et du système immunitaire. Et parallèlement à ces recherches, dʼautres auteurs tels que Clifford Woolf et Katherine Picard ont démontré que les fascias peuvent conserver longtemps la trace de contraintes mécaniques répétées.
Toutes ces explications constituent un cadre conceptuel intéressant pour comprendre certaines observations rencontrées en shiatsu. De nombreux praticiens constatent en effet que certaines zones du corps semblent conserver longtemps des schémas de tension associés à des blessures anciennes, des stress répétés ou des traumatismes. Ils observent aussi que leur toucher subtil a de lʼinfluence sur des parties du corps éloignées de celles quʼils sont en train de travailler.
À partir de ces nouvelles données issues de la recherche, il devient possible de proposer une lecture contemporaine de certains effets observés en shiatsu. On peut dire aujourdʼhui que le toucher du praticien agit simultanément sur plusieurs dimensions :
le sentiment de sécurité, qui permet au corps de sortir des réactions de protection
l'équilibre du système nerveux autonome, favorisant repos et autorégulation ;
la conscience corporelle, qui aide la personne à mieux ressentir son corps ;
la souplesse et la mobilité des tissus, essentielles à leur bon fonctionnement ;
lʼ écoute des sensations internes du corps (interoception), qui participe à l'équilibre entre le corps et lʼesprit.
Ces différents mécanismes pourraient expliquer pourquoi certaines personnes ressentent, au cours d'une séance, une diminution des tensions physiques concomitante à une libération émotionnelle ou dʼune modification de leur état intérieur. Il ne s'agit pas nécessairement d'une action directe sur les émotions elles-mêmes, mais plutôt d'une restauration des conditions physiologiques favorables à l'autorégulation de l'organisme.
Traumatismes et « kystes énergétiques »
Un kyste énergétique (ou kyste émotionnel) est un concept développé par le Dr John Upledger en ostéopathie crânio-sacrée. Ce terme désigne une accumulation d'énergie traumatique ou d'émotions refoulées que le corps stocke dans les tissus tels que les fascias suite à un choc physique ou psychologique.
Comme expliqué plus haut, lors d'un traumatisme, l'énergie de l'impact et l'émotion associée ne sont parfois pas dissipées. Les fascias dans les zones « enkystées » perdent de la mobilité ce qui peut provoquer des tensions chroniques, des douleurs ou une baisse d'énergie.

Ces tissus nommés « kystes énergétiques » regroupent les caractéristiques suivantes :
- Ils restent durablement contractés ou moins mobiles, capables dʼinfluencer la physiologie
corporelle;
- Ils créent des habitudes corporelles mises en place pour éviter la douleur ;
- Ils induisent un état dʼalerte permanent du système nerveux qui peuvent provoquer des
réaction excessive à certains stimuli, influençant notre résistance au stress et impliquant des réactions émotionnelles parfois inappropriées suite à un traumatisme ;
- Ils créent les effets du stress prolongé sur l'équilibre du corps et de l'esprit.
Le mouvement crânio-sacré : un outil dʼécoute et de libération
Selon John Upledger, fondateur de lʼostéopathie crânienne, la présence de kystes énergétiques influence le mouvement crânio-sacré.
Ce mouvement, issu du système nerveux central se propage dʼabord entre le crâne et la sacrum (dʼoù son nom) puis se répand dans tous les tissus du corps via la toile fasciale. Ce mouvement se répand à un certain rythme différent de tout autre rythme du corps (pulsations cardiaques, respiration…). Selon John Upledger, pour assurer un équilibre homéostatique, il est essentiel dʼassurer la propagation du mouvement cranio-sacré non entravée de kyste énergétique.
John Uppledger, en développant lʼécoute tissulaire au travers du rythme crânio-sacré, transmise par la toile fasciale, permet aux praticiens de percevoir des rythmes subtils et des tissus enkystés qui reflètent l'état global de lʼorganisation du corps.
Il est fascinant ici de voir combien cette description correspond à ce qui pourrait concrètement influencer la libre circulation du Ki et la circulation harmonieuse de celui-ci. Dʼoù le pas, que chaque praticien peut choisir de faire, dʼajouter à ses connaissances la pratique dʼun toucher subtil énergétique facilitant la libération des fascias et de leur mobilité.
Pour le praticien de shiatsu, lʼécoute corporelle par les fascias constitue avant tout un moyen de développer sa qualité de présence, sa capacité d'observation et de compréhension de ce qui peut être libéré suite à un traumatisme. Mais lʼinvitation ici est aussi de se connecter intentionnellement à cette toile en pratiquant le shiatsu, de la libéré des zones en perte de mobilité par un toucher subtil réharmonisant.
Les observations recueillies par lʼécoute du mouvement crânio-sacré en parallèle avec lʼapproche de diagnostic oriental ouvrent de nouvelles perspectives au thérapeute pour soutenir le processus naturel dʼautorégulation de lʼentité « Corps-Esprit ».
Conclusion
Les résultats de la recherche contemporaine sur les fascias, l'interoception, les traumatismes, lʼanatomo-physiologie, les mécanismes du stress et la liberté du mouvement crânio-sacré offrent aujourd'hui un cadre de réflexion particulièrement riche pour les praticiens de shiatsu.
Ces travaux permettent de mieux comprendre comment un toucher avisé, subtil, réalisé dans un contexte de sécurité relationnelle, peut contribuer à la restauration des capacités d'autorégulation du corps.
À la croisée de la tradition orientale et des recherches occidentales contemporaines, le shiatsuki, au travers de son toucher, apparaît comme un praticien capable de favoriser la libération somato-émotionnelle et d'accompagner les processus naturels d'adaptation, de régulation et d'équilibre de lʼentité Corps-Esprit.
Si ce sujet vous intéresse, nʼhésitez pas à suivre les deux formations organisées par Idõ School et données par Véronique Cloquet :
• La formation en shiatsu et crânio-sacré qui aura lieu les 9,10 et 11 octobre 2026.
A propos de lʼauteur, Véronique Cloquet est praticienne de shiatsu depuis 2007 et exerce à
Bruxelles. Elle enseigne à lʼécole de shiatsu Idō-School, école affiliée à lʼUFPST et à la FBS.
Elle enseigne le shiatsu et lʼanatomie depuis 10 ans. Passionnée et toujours à la recherche de faire évoluer la qualité de son toucher, ses connaissances en anatomo-physiologie ainsi que sa connexion avec ses patients dans lʼobjectif de accompagner ses receveurs sur leur chemin de guérison.
Bibliographie
Craig, A. D. (2009). How do you feel? An interoceptive moment with your neurobiological self. Princeton University Press.
Farasyn A. MSc, DO, PhD, (1999) Nouvelle hypothèse sur l'origine du mouvement crânio-sacré. Journal of Bodywork and Movement Therapies octobre 1999 p. 229-237
Guimberteau, J.-C. (2004).
Promenades sous la peau = Strolling under the skin. Elsevier Masson. Gross, J. J. (2015).
Emotion regulation: Current status and prospects. Psychological Inquiry, 26(1), 1‒
Kimura, H., Kobayashi, T., & Obata, H. (2026). Conceptual hypothesis of fascial memory resetting : Mechanobiological perspectives on fascial stacking as an ultrasound-visible structural phenotype and the potential role of fascial hydrorelease.
International Journal of Molecular Sciences, 27(9), 3720.
Langevin, H. M. (2006). Tissu conjonctif : un réseau de signalisation à l'échelle de l'organisme ? Médecine/Sciences, 22(6‒7), 653‒655.
Levine, P. A. (2013). Réveiller le tigre : Guérir le traumatisme grâce au corps. InterÉditions. (Œuvre originale publiée en 1997)
McEwen, B. S. (2007). Physiology and neurobiology of stress and adaptation: Central role of the brain.
Physiological Reviews, 87(3), 873‒904. https://doi.org/10.1152/physrev.00041.2006
Picard, K., St-Pierre, M.-K., Vecchiarelli, H. A., Bordeleau, M., & Tremblay, M.-È. (2021).
Neuroendocrine, neuroinflammatory and pathological outcomes of chronic stress: A story of microglial remodeling.
Neurochemistry International, 145, 104987. https://doi.org/10.1016/j.neuint.2021.104987
Porges, S. W. (2011).
The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment,
communication, and self-regulation. W. W. Norton & Company. Porges, S. W. (2022).
Notre monde polyvagal. Quantum Way. Schleip, R., Jäger, H., & Klingler, W. (2012). What is fascia? A review of different nomenclatures.
Journal of Bodywork and Movement Therapies, 16(4), 496‒502. https://doi.org/10.1016/j.jbmt.2012.08.001
Stecco, C. (2015). Functional atlas of the human fascial system. Elsevier.
Stecco, C., Schleip, R., Findley, T. W., Huijing, P. A., & Langevin, H. M. (Eds.). (2018).
The fascia: The tensional network of the human body. Elsevier.
Tozzi, P. (2014). Selected fascial aspects of osteopathic practice.
Journal of Bodywork and Movement Therapies, 18(4), 503‒519. https://doi.org/10.1016/j.jbmt.2014.08.003
Sutherland, W. G. (2002).
La Coupe Crânienne (S. Zilbermann, Trad.). Sully. (Ouvrage original publié
en 1939) Upledger, J. E., & Vredevoogd, J. D. (1983).
Craniosacral Therapy. Eastland Press Van der Kolk, B. A. (2014).
The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma.
Viking.
Woolf, C. J. (2011). Central sensitization: Implications for the diagnosis and treatment of pain. Pain, 152(Suppl. 3), S2‒S15. https://doi.org/10.1016/j.pain.2010.09.030



Commentaires