Praticiens de shiatsu : quels repères pour une pratique plus sûre et mieux reconnue ?
L’UFPST est partenaire du GETCOP, Groupe d’évaluation des thérapies complémentaires personnalisées et des pratiques innovantes. À ce titre, nous souhaitons partager avec les praticiens de shiatsu plusieurs enseignements issus du colloque du 22 janvier 2026 organisé au Palais du Luxembourg autour de la question : « Pourquoi et comment sécuriser l’introduction des pratiques de santé ? »

Ce colloque, réunissant médecins, universitaires, juristes, représentants de patients et praticiens de terrain, ne portait pas spécifiquement sur le shiatsu. Mais plusieurs sujets abordés concernent directement notre profession : la formation, les limites de pratique, l’orientation vers le médecin, la communication, la recherche, les relations avec les professionnels de santé ou encore la structuration des pratiques complémentaires.
Nous avons donc choisi d’en extraire les éléments qui peuvent nourrir concrètement la réflexion et l’exercice des praticiens de shiatsu.
Les adhérents souhaitant aller plus loin peuvent également consulter les actes complets du colloque dans l’espace adhérent de l’UFPST.
Sommaire
Connaître les limites de sa pratique est une compétence professionnelle
Les « drapeaux rouges » devraient faire partie de la culture professionnelle
Être clair sur ce que l’on fait… et sur ce que l’on ne fait pas
La recherche doit nous permettre de mieux savoir ce que nous faisons
La crédibilité ne viendra probablement pas d’une opposition à la médecine
Construire des relations locales avec les professionnels de santé
Se fédérer pour participer aux évolutions plutôt que les subir
1. Connaître les limites de sa pratique est une compétence professionnelle
Pour un praticien de shiatsu, l’une des premières questions n’est pas seulement de savoir ce qu’il peut apporter à la personne qu’il reçoit.
Il doit aussi être capable de reconnaître les situations qui dépassent son champ de compétence.
Ce sujet traverse une grande partie des échanges du colloque.
L’un des risques régulièrement évoqués est celui de la perte de chance : lorsqu’une pratique complémentaire entraîne, directement ou indirectement, un retard de diagnostic, l’abandon d’un traitement nécessaire ou l’absence d’orientation vers un professionnel de santé.
Dans sa conférence consacrée à la réduction des risques et des dommages, le Pr François Paille insiste ainsi sur l’importance de mieux former les praticiens non professionnels de santé aux bases nécessaires pour repérer les situations nécessitant une orientation médicale.
« Sécuriser, c’est avant tout s’opposer frontalement au risque de perte de chance. » Dr Bernard Payrau, président du GETCOP
Cette idée occupe une place centrale dans les actes du colloque : sécuriser les pratiques ne signifie pas les interdire, mais éviter qu’elles viennent détourner une personne d’une prise en charge médicale nécessaire.
Cela ne signifie évidemment pas transformer les praticiens complémentaires en médecins.
L’objectif est tout autre : être suffisamment formé pour comprendre où s’arrête son champ d’intervention.
Pour un praticien de shiatsu, cette posture implique notamment de ne pas poser de diagnostic médical, de ne pas demander l’arrêt ou la modification d’un traitement et de savoir inviter une personne à consulter lorsque sa situation nécessite un avis médical.
Savoir dire :
« Ce que vous me décrivez mérite d’être évalué par votre médecin » fait pleinement partie d’une pratique responsable.
2. Les « drapeaux rouges » devraient faire partie de la culture professionnelle
Cette question conduit directement à un second enjeu : la formation.
Plusieurs intervenants du colloque proposent la création d’un tronc commun de compétences pour les praticiens qui ne sont pas professionnels de santé.
Parmi les domaines évoqués figurent :
l’éthique ;
le droit de la santé ;
la sémiologie élémentaire ;
l’identification des « drapeaux rouges » ;
l’orientation vers la médecine conventionnelle ;
certaines compétences nécessaires à l’exercice professionnel.
La note de synthèse évoque même la possibilité, à terme, d’un diplôme interuniversitaire national permettant de constituer une référence partagée entre différentes professions complémentaires.
L’idée est intéressante pour le shiatsu.
Une formation professionnelle ne peut pas se limiter à l’apprentissage des gestes, des méridiens ou des différents modèles théoriques propres à la discipline.
Elle doit également permettre au praticien de rencontrer une personne en toute sécurité.
Un praticien n’a pas besoin de déterminer pourquoi une situation est préoccupante ni d’établir un diagnostic.
En revanche, il doit pouvoir reconnaître que quelque chose sort du cadre habituel et nécessite une autre compétence que la sienne.
Le colloque pose donc une question qui concerne directement les fédérations et les écoles de shiatsu : quelles connaissances considérons-nous comme indispensables pour exercer de manière responsable ?
3. Être clair sur ce que l’on fait… et sur ce que l’on ne fait pas
La sécurisation des pratiques ne passe pas seulement par la formation.
Elle passe également par les mots.
L’intervention de Maître Isabelle Robart, avocate spécialisée en droit de la santé, souligne la situation juridique particulière des pratiques non conventionnelles : l’absence d’un statut clairement défini laisse à la fois les praticiens et les usagers dans une zone juridique parfois incertaine.
Elle insiste notamment sur la nécessité de distinguer clairement l’acte médical de l’accompagnement proposé par les autres praticiens, ainsi que sur l’importance d’une information transparente envers l’usager.
« La transparence est l’antidote naturel au charlatanisme. » Maître Isabelle Robart, avocate spécialisée en droit de la santé
Son intervention identifie notamment la définition des compétences, la transparence de l’information et l’existence d’un cadre disciplinaire comme des leviers possibles de sécurisation juridique des pratiques.
Pour les praticiens de shiatsu, cette question est particulièrement importante dans la communication.
Site internet, réseaux sociaux, flyers ou présentation orale doivent expliquer clairement la nature de la pratique sans lui attribuer des capacités qui relèvent du diagnostic ou du traitement médical.
Cela suppose également de distinguer plusieurs niveaux de discours.
Nous pouvons expliquer les principes traditionnels du shiatsu.
Nous pouvons rapporter notre expérience professionnelle.
Nous pouvons présenter des recherches scientifiques lorsqu’elles existent.
Mais ces trois éléments ne doivent pas être confondus.
Une théorie issue de la médecine traditionnelle orientale n’est pas automatiquement une donnée démontrée scientifiquement.
À l’inverse, l’absence actuelle de preuve scientifique robuste sur une dimension d’une pratique ne signifie pas nécessairement que celle-ci a démontré son inefficacité.
Cette distinction est d’ailleurs abordée dans l’intervention du philosophe Reza Moghaddassi, qui insiste sur la nécessité de ne pas confondre ce qui n’a pas encore été évalué avec ce qui aurait été invalidé par la recherche.
Pour gagner en crédibilité, nous avons donc intérêt à préciser la nature de ce que nous avançons plutôt qu’à chercher à donner une apparence scientifique à l’ensemble de notre discours.
4. La recherche doit nous permettre de mieux savoir ce que nous faisons
Le développement de la recherche constitue un autre axe majeur du colloque.
Le Pr François Paille dresse un constat assez lucide : les centaines de pratiques regroupées sous l’appellation de pratiques complémentaires présentent des niveaux d’évaluation extrêmement différents.
Certaines ont fait l’objet de nombreuses études.
D’autres disposent de résultats encourageants dans quelques domaines.
Certaines n’ont pas montré d’efficacité supérieure à une intervention placebo.
Et beaucoup ont encore été peu ou mal étudiées.
Il souligne également que les mécanismes d’action sont souvent mal connus, que la place de ces pratiques dans les parcours reste incertaine et que la qualité des formations est très variable.
Cette diversité impose d’éviter deux raccourcis opposés.
Le premier serait de considérer qu’une étude positive sur une pratique complémentaire valide l’ensemble des pratiques complémentaires.
Le second serait de considérer que l’absence de données suffisantes permet de conclure immédiatement à l’absence d’intérêt.
Pour le shiatsu, l’enjeu consiste davantage à développer progressivement une connaissance spécifique de notre pratique.
Que peut-on mesurer ?
Sur quelles populations ?
Avec quels protocoles ?
Quelles dimensions sont pertinentes : douleur, qualité de vie, stress perçu, sommeil, mobilité, vécu de la personne ?
La recherche n’a pas uniquement pour fonction de « prouver que le shiatsu marche ».
Elle peut également nous aider à comprendre où il semble pertinent, où il l’est moins et dans quelles conditions il peut être utilisé de manière sûre.
C’est une différence importante.
5. La crédibilité ne viendra probablement pas d’une opposition à la médecine
La relation entre pratiques complémentaires et médecine conventionnelle occupe une grande place dans les actes du colloque.
Mais ce qui ressort des expériences présentées est assez éloigné d’une logique de concurrence.
À l’EHPAD de Hoenheim, par exemple, plusieurs approches complémentaires sont intégrées depuis des années à l’accompagnement des résidents.
Le fonctionnement présenté repose sur des éléments très concrets : protocoles, formation des équipes, supervision et traçabilité.
Les pratiques complémentaires n’y remplacent pas les soins conventionnels. Elles sont organisées autour et avec eux.
Le Dr Pascale Wehr explique notamment que cette organisation suppose des protocoles rigoureux et une traçabilité comparable à celle des autres soins dispensés dans l’établissement.
La même logique apparaît dans les parcours développés par le collectif CoSI Alsace.
Ces parcours associent professionnels de santé, praticiens complémentaires et coordination médicale autour de sujets comme la douleur chronique, l’anxiété, le sommeil ou l’après-cancer.
Leur organisation prévoit des critères d’inclusion et d’exclusion, des évaluations au cours du parcours, une responsabilité civile professionnelle pour les intervenants ainsi qu’une supervision médicale. L’absence de bilan diagnostique constitue un critère de réorientation vers un médecin.
Pour le shiatsu, ces exemples sont intéressants parce qu’ils changent légèrement la question.
Au lieu de demander :
« Comment faire reconnaître le shiatsu par les médecins ? »
nous pourrions davantage nous demander :
« Comment devenir des interlocuteurs avec lesquels les professionnels de santé peuvent travailler en confiance ? »
Ce n’est pas tout à fait la même démarche.
6. Construire des relations locales avec les professionnels de santé
Le colloque montre également que cette intégration ne se joue pas uniquement dans les grandes institutions.
Elle peut se construire localement.
Les expériences présentées autour des réseaux territoriaux montrent notamment l’importance de la connaissance mutuelle entre professionnels.
Avant même de créer des dispositifs complexes, il faut pouvoir comprendre ce que fait l’autre :
Comment travaille ce praticien ?
Quelle est sa formation ?
Quelles sont ses limites ?
Dans quelles situations oriente-t-il vers un médecin ?
Dispose-t-il d’une assurance professionnelle ?
Respecte-t-il un cadre déontologique ?
Ces questions peuvent paraître très simples, mais elles constituent probablement une part importante de la confiance professionnelle.
Pour un praticien de shiatsu, rejoindre les réseaux professionnels de son territoire, présenter clairement son activité ou simplement établir un dialogue avec les professionnels qui travaillent autour de lui peut donc avoir plus de valeur qu’un discours général cherchant à défendre le shiatsu.
La confiance se construit rarement par une déclaration.
Elle se construit par la pratique.
7. L’avenir pourrait passer par des parcours coordonnés
L’un des thèmes les plus intéressants du colloque est celui des parcours de soins intégrés.
Dans les maladies chroniques notamment, le Pr François Paille souligne qu’une seule intervention permet rarement de répondre à toutes les dimensions qui influencent la qualité de vie d’une personne.
Il défend ainsi une approche multidimensionnelle et pluriprofessionnelle, dans laquelle différentes interventions peuvent être articulées autour des besoins et des choix du patient.
Parmi ses dix propositions figure explicitement le développement des pratiques complémentaires au sein de parcours de soins intégrés.
Pour le shiatsu, cette perspective est probablement plus réaliste qu’une reconnaissance imaginée comme totalement indépendante du système de santé.
Le praticien pourrait intervenir sur certaines dimensions de l’accompagnement, tout en restant clairement à sa place dans un ensemble plus large.
Cela suppose toutefois une condition fondamentale : être capable de travailler avec les autres :
Partager un langage compréhensible.
Respecter les compétences de chacun.
Orienter lorsque nécessaire.
Documenter suffisamment son activité.
Et accepter que le shiatsu ne constitue qu’un élément possible d’un accompagnement multidimensionnel.
8. Se fédérer pour participer aux évolutions plutôt que les subir
Enfin, le colloque aborde un sujet directement lié au rôle d’une organisation comme l’UFPST : la structuration collective des praticiens.
La note de synthèse insiste sur la nécessité de fédérer les acteurs pour pouvoir participer réellement aux négociations institutionnelles.
Parmi les pistes proposées figurent la création de référentiels communs, d’une nomenclature des actes, d’un tronc commun de formation et, à plus long terme, l’hypothèse d’un statut plus clairement identifié pour certains praticiens.
Encore une fois, rien de tout cela n’est aujourd’hui acquis.
Le colloque formule des propositions et ouvre des perspectives. Il ne crée pas de nouveau statut pour les praticiens.
Mais si ces discussions progressent, les disciplines organisées, capables de présenter leurs formations, leurs règles professionnelles et leurs limites seront probablement mieux armées pour y prendre part.
Cette idée peut être résumée par une phrase du Dr Bernard Payrau :
« La sécurité n’est pas une barrière, c’est un socle. » Dr Bernard Payrau, président du GETCOP
Dans son intervention, il défend l’idée que la sécurisation peut constituer une condition permettant aux institutions d’accorder leur confiance à des pratiques aujourd’hui encore insuffisamment encadrées.
Pour les praticiens de shiatsu, adhérer à une organisation professionnelle ne relève donc pas uniquement de l’accès à un annuaire, à une assurance ou à des formations.
Cela participe également à une démarche collective : définir ce que nous voulons défendre comme niveau d’exigence pour notre profession.
Vers un shiatsu plus lisible, plus sûr et plus ouvert
Les actes du colloque du 22 janvier 2026 ne donnent pas une feuille de route particulière au shiatsu.
Et il serait excessif de leur faire dire cela.
Mais ils soulèvent plusieurs questions que notre profession ne peut pas éviter : la qualité de la formation, les limites du praticien, la capacité d’orientation, la transparence envers le public, la recherche et le dialogue avec le système de santé.
Ces questions ne s’opposent pas à la tradition du shiatsu.
Elles concernent les conditions dans lesquelles nous souhaitons l’exercer aujourd’hui.
Une pratique professionnelle solide ne se définit probablement pas uniquement par la qualité du geste.
Elle repose aussi sur la capacité du praticien à comprendre sa place, reconnaître ses limites, expliquer sa démarche et travailler avec d’autres lorsque la situation l’exige.
C’est peut-être là l’un des principaux enseignements que nous pouvons retirer de ces travaux.
Pour approfondir ces réflexions, les adhérents de l’UFPST peuvent consulter dans leur espace adhérent la note de synthèse et l’intégralité des actes du colloque « Pourquoi et comment sécuriser l’introduction des pratiques de santé », organisé par le GETCOP et la CNPS le 22 janvier 2026 au Palais du Luxembourg.
Source
GETCOP et CNPS, Pourquoi et comment sécuriser l’introduction des pratiques de santé, note de synthèse et actes du colloque du 22 janvier 2026, Salle Clémenceau, Palais du Luxembourg, Paris.





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